JobExpress, une antenne de l'AMS dans le hall de la gare de Linz
Autriche, voyage au pays du plein-emploi
L'Expansion 30 août 2012
Par Stéphanie Benz, envoyée spéciale en Autriche
Le pays affiche le plus faible taux de chômage de toute l'Union européenne. Ses recettes: beaucoup de flexibilité, un dialogue social poussé et un service
public de l'emploi efficace. Reportage dans une nation modèle.
Gare principale de Linz, capitale de la Haute-Autriche. En attendant leur train, les voyageurs font les cent pas sur le quai ou quelques courses dans une
supérette, achètent un journal ou... jettent un coup d'oeil aux annonces affichées par l'agence JobExpress, une antenne de l'Arbeitsmarktservice (AMS, l'équivalent de Pôle emploi) installée dans
le grand hall d'accueil. Parmi les offres à pourvoir ce jour-là : des postes de technicien diplômé en mécatronique, de commercial, d'ouvrier spécialisé dans la construction de machines-outils...
"Cette agence vise surtout les salariés souhaitant changer d'emploi. Etre présent dans la gare nous donne de la visibilité", explique Gerhard Strasser, un des responsables de l'AMS. Visibilité !
Ici, sur les bords du Danube, l'employeur doit se montrer, se faire beau, presque démarcher le chaland... Et pour cause, cette région - véritable coeur industriel de l'Autriche - ne connaît pas
la crise : avec un taux de chômage d'à peine 3 %, la principale préoccupation de Gerhard Strasser, comme des chefs d'entreprise locaux, serait plutôt la difficulté à pourvoir les postes
vacants.
Champion
d'Europe
Taux de chômage (en %) harmonisé à la fin de jun 2012.
Derrière le géant Voestalpine, un des leaders mondiaux de la sidérurgie, dont les hauts-fourneaux crachent leur fumée tout près du centre-ville de Linz,
fourmillent en effet une multitude de PME très tournées vers l'export. Des sous-traitants ou des filiales de l'industrie automobile allemande, mais aussi des sociétés familiales, championnes dans
leur secteur - des constructeurs de machines-outils pour la plasturgie ou les chemins de fer, un fabricant d'équipements pour les pompiers, etc. "Dans la région, toutes ces entreprises auraient
besoin d'au moins 8 000 travailleurs qualifiés de plus", calcule Hermann Pühringer, un des dirigeants de la chambre de commerce. C'est pourquoi il compte organiser dès cet automne des bourses
pour l'emploi à Madrid et à Barcelone, dans l'espoir de dénicher là-bas les salariés qui font défaut ici !
Seulement 4,5 % des actifs sont au chômage
Willkommen en Autriche, véritable îlot de prospérité dans une Europe en crise ! Après la récession de 2009 (- 3,8 % de la richesse produite), l'économie est
repartie très vite (+ 2,3 % en 2010, + 2,7 % en 2011) et, cette année, la croissance devrait se tenir (+ 1 %, contre + 0,3 % en France, selon l'Insee). Sur l'ensemble du territoire, 4,5 % de la
population active seulement se trouvent privés de travail, d'après les derniers chiffres d'Eurostat : le meilleur résultat de toute l'Union européenne. A tel point que, début juillet, quand la
France organisait sa grande conférence sociale contre le chômage, le ministre autrichien du Travail, Rudolf Hundstorfer, défrayait la chronique locale en soulignant la pénurie de travailleurs qui
menace le pays. "La population active va baisser de 170 000 personnes d'ici à 2020. C'est notre principal problème", explique-t-il à L'Expansion. Heureux ministre chargé du plein-emploi, cerné
dans son vaste bureau par des piles de dossiers de réformes pour améliorer encore et toujours le taux d'activité des seniors, des femmes, des jeunes, comme pour suggérer à ses visiteurs sa part
de responsabilité dans ce succès économique.
Johannes Kopf, patron de l'AMS, le Pôle emploi autrichien, suit en temps réel le nombre de chômeurs.
Evidemment, tout ne vient pas de Herr Minister Hundstorfer. "Nous sommes un petit pays chanceux, où le chômage a toujours été faible", reconnaît Helmut Hofer,
spécialiste de l'emploi à l'IHS, un institut de recherche économique viennois. De fait, la croissance a été dopée ces dernières décennies par l'adhésion du pays à l'UE et par l'ouverture des
frontières à l'Est, puis, plus récemment, par le boom allemand. Mais si l'Autriche a aussi bien tiré parti de cette conjoncture favorable, c'est grâce aux spécificités de son "modèle", subtil
mélange de flexibilité et de sécurité.
Un système libéral qui encourage la mobilité
"Contrairement aux Allemands, nous n'avons pas eu à lancer de vaste réforme de la réglementation du marché du travail, car elle a toujours été très souple",
souligne Stefan Bruckbauer, chef économiste de Bank Austria. Aucun motif n'est nécessaire pour licencier, les entreprises doivent juste respecter un préavis variant, selon l'ancienneté, de six
semaines à cinq mois. Depuis 2002, les indemnités de licenciement, déjà faibles, ont été encore allégées : chaque mois, l'employeur verse sur un compte une cotisation équivalente à 1,53 % de la
rémunération brute, somme récupérée par le salarié à son départ, volontaire ou non, de l'entreprise. Bref, un système assez libéral qui encourage la mobilité : près de 50 % des Autrichiens
changent de job au moins une fois par an.
Cette valse des effectifs, justement, Johannes Kopf, le jeune patron (38 ans !) de l'AMS, peut la suivre sur l'écran plat fixé au mur de son bureau : s'y
affichent en temps réel le nombre de chômeurs, celui des personnes ayant retrouvé un poste lors des dernières vingt-quatre heures, et les offres vacantes. Un véritable carnet d'ordres sur la
bourse... du travail. "Certains voient dans cet important turnover le signe d'une forte précarité. Il nous permet en fait d'éviter que les demandeurs d'emploi ne s'enkystent dans le chômage de
longue durée", insiste-t-il. Et les résultats sont là : la durée moyenne sans emploi est de trois mois et la part de personnes à la recherche d'un job depuis plus d'un an ne dépasse pas 25 % de
l'ensemble des chômeurs (contre plus de 40 % en France ou en Allemagne).
"Il faut dire que la pression est forte sur les demandeurs d'emploi", témoigne Gabriele, la cinquantaine, passée déjà deux fois par la case chômage. Les
allocations, 55 % du salaire net, sont versées pendant six mois en moyenne. Ensuite, une aide sociale peut prendre le relais, mais elle dépend des revenus du ménage. "Et il faut prouver chaque
semaine que l'on a démarché plusieurs entreprises, sinon l'indemnité est suspendue", poursuit Gabriele, attablée à l'un des innombrables cafés viennois. En contrepartie, l'AMS dispose d'un budget
important et d'une multitude d'outils pour faciliter la reprise d'emploi. Entre autres, des subventions (en moyenne un tiers du salaire durant trois mois) pour les entreprises recrutant les
personnes les plus exposées au chômage de longue durée. Et aussi beaucoup de formations. Désormais à son compte comme ostéopathe, Gabriele a, par exemple, bénéficié d'une année de cours
pratiques, plus un appui à la création d'entreprise.
Mais cette version autrichienne de la flexisécurité ne serait rien sans le poids accordé aux partenaires sociaux. En vrai gouvernement parallèle, Christoph
Leitl, le président de la chambre de commerce, et Erich Foglar, le président de la Confédération syndicale autrichienne (ÖGB), sont consultés par les politiques sur tous les sujets. Des années de
discussions bien rodées leur ont permis d'établir une confiance réciproque. "Nous recherchons toujours une solution acceptable par tous, dans le respect de l'intérêt général", assure Erich
Foglar, confortablement installé dans son bureau du Catamaran, le vaste siège flambant neuf de l'ÖGB, digne d'un ministère. Seule organisation à parler au nom des salariés, disposant de relais au
Parlement et au gouvernement - le ministre Rudolf Hundstorfer a été l'un de ses présidents -, l'ÖGB sait faire prévaloir ses vues, mais sans surenchère. Les négociations salariales annuelles,
dont les résultats s'imposent aux entreprises, illustrent bien ce sens du compromis. "Le syndicat comme les employeurs se montrent responsables. Nous parvenons toujours à combiner la préservation
de la compétitivité avec l'amélioration du pouvoir d'achat, et ça, c'est bon pour l'emploi", applaudit Christoph Leitl, côté employeurs.
Entre syndicats et patronat, un partenariat équilibré
Ce partenariat équilibré a permis à l'Autriche de passer la crise de 2009 sans trop de casse. Aux premiers nuages en vue, syndicats et patronat se sont en effet
accordés pour doubler le budget de l'AMS, dont ils sont cogestionnaires, et pour développer le chômage partiel, qui a largement permis d'éviter les licenciements. Et la formule se décline au
niveau des sociétés, où les comités d'entreprise disposent de pouvoirs étendus.
Wilhelm Hörmanseder et Gerhard Novotny, respectivement patron du groupe d'emballages Mayr-Melnhof et représentant des salariés, en savent quelque chose. Pendant
la crise, ils ont troqué de la flexibilité contre le maintien de l'emploi. Plus récemment, quand il s'est agi d'absorber des commandes supplémentaires, c'est Novotny lui-même qui est allé
négocier le droit de travailler le dimanche auprès des autorités locales ! "Si j'avais dû le faire moi-même, je n'aurais certainement pas eu gain de cause. En contrepartie, j'ai acheté une
machine pour notre usine viennoise, pour y sécuriser l'emploi", raconte son patron.
Formation des jeunes: des 15-24 ans suivis de très près
Coaching. L'État finance un système d'accompagnement destiné aux jeunes en situation d'échec scolaire.
Pantalon baggy, Doc Martens aux pieds, diplôme de psychologie en poche, Romana Adlmannseder est jugendcoach, coach pour la jeunesse. Dans son bureau décoré de
graffitis, dans un quartier populaire de Vienne, cette trentenaire reçoit chaque semaine une dizaine d'adolescents paumés : "J'essaie de les motiver pour qu'ils retournent à l'école. Cela va du
coup de pouce pour apprendre à apprendre à une réorientation vers un apprentissage." Comme elle, ils sont une centaine à travailler en partenariat avec les écoles de la capitale. Les profs
orientent les jeunes en difficulté vers ce service financé par l'Etat. Unique en son genre en Europe, il sera étendu à tout le pays en 2013 : "Nous anticipons des pénuries de main-d'oeuvre,
alors nous ne voulons laisser aucun de nos enfants de côté", insiste le ministre du Travail, Rudolf Hundstorfer. Pour réduire la part de jeunes non diplômés (8 %), il compte même rendre la
scolarité obligatoire jusqu'à 18 ans d'ici à 2015 !
Avec 8,9 % des 15-24 ans au chômage, le pays enregistre pourtant déjà la deuxième meilleure performance en Europe, derrière l'Allemagne. Une réussite
largement due à l'apprentissage, par lequel passent 40 % d'une classe d'âge. "Le salaire des apprentis est inférieur aux minima de branche. Cela permet aux employeurs de leur offrir une
première expérience, même s'ils sont peu productifs. Sinon, les jeunes auraient du mal à entrer sur le marché du travail, comme ailleurs en Europe", analyse Stefan Bruckbauer (Bank Austria). La
filière est si demandée que chaque année, il manque jusqu'à 11 000 places dans les entreprises. L'Etat a donc instauré une "garantie de formation" pour les jeunes. L'AMS, l'équivalent de Pôle
emploi, finance des ateliers au fonctionnement similaire à celui d'une PME, où se rendent tous ceux qui n'ont pas trouvé un apprentissage dans le privé. Et cela marche : 60 % des jeunes passés
par là décrochent ensuite un job.
Mayr-Melnhof, comme la majorité des entreprises autrichiennes, appartient encore en partie à la famille des fondateurs. "Ce capitalisme familial joue aussi, car
le management y est plus durable que dans des entreprises cotées, à la recherche du profit à court terme", insiste Christoph Schneider, chef économiste de la chambre de commerce. Durable, mais
pas naïf.
Des écarts de revenus moins criants qu'ailleurs
A Linz, Klaus Schmied est fier de faire visiter l'usine de Silhouette, entreprise de fabrication de lunettes créée par ses parents en 1964 (1 500 salariés dans
le monde, 160 millions d'euros de chiffre d'affaires). "Tant que c'est possible, nous gardons notre production ici. Nous avons une responsabilité envers nos employés. Je n'aimerais pas être
montré dans les rues de Linz pour les avoir laissés tomber", dit-il. Avant d'avouer posséder une usine similaire en République tchèque, "seule solution pour maintenir notre compétitivité, tout en
préservant notre activité en Autriche". Le tout, bien évidemment, avec l'aval du comité d'entreprise...
Des syndicats pragmatiques, un capitalisme raisonné. Voilà qui explique un dernier pan du "modèle autrichien" : une société somme toute assez égalitaire, avec
des écarts de revenus moins criants qu'ailleurs. "En temps normal, cela signifie qu'une large part de la population a les moyens d'épargner. Durant la crise, ces personnes ont réduit leur épargne
pour consommer et soutenir l'activité", analyse Stefan Bruckbauer. Au pays de Sissi, même le consommateur contribue à cette belle histoire économique. Mais reste une question pour l'instant sans
réponse : l'exception autrichienne survivra-t-elle à plusieurs années de croissance molle ou à une forte récession européenne ?
L'Expansion n° 777 - septembre 2012