Partager l'article ! Interview de Marion Bergeron à La Fusion pour les Nuls.: 183 jours dans la barbarie ordinaire En CDD chez Pôle emploi ...
La revue mensuelle de la fusion pour les nuls
183 jours dans la barbarie ordinaire
En CDD chez Pôle emploi
Un titre "hard" pour un récit qui ne l'est pas moins. Après "Les confessions d'une taupe à Pôle emploi" de Gaël Guiselin, voici le livre-témoignage écrit par une CDD: Marion Bergeron.
Après la lecture
de ce récit qui nous a passionné, nous avons voulu rencontrer son auteure, qui a accepté de répondre à nos questions pour les lectrices et les lecteurs de La Fusion pour les
Nuls
· Noèle O: Tu as certainement conscience qu’en faisant cet exercice, tu vas être exposée à des critiques virulentes de la part d’un certain nombre d’agents de Pôle emploi mais aussi de demandeurs d’emploi, car souvent dans ton livre, tu n’es pas tendre avec eux. Qu’as-tu à répondre à tes détracteurs ?
Marion B. Que la réalité est cruelle. Et que j'ai pris le parti de la décrire sans fard. Mais je pense qu'il ne faut pas tout voir en noir. Mon livre ne parle pas que de demandeurs d'emploi agressifs ou de conseillers résignés. Il montre également des demandeurs d'emploi motivés, touchants et au savoir-être parfait, des conseillers qui souffrent mais tentent, tout de même, chaque jour, de faire au mieux avec les moyens qui leur sont donnés. Je crois que ce qu'il faut retenir, c'est que ni les agents ni les demandeurs d'emploi ne sont responsables de cette violence perpétuelle ou de l'absurdité du système. C'est Pôle Emploi, son organisation, sa politique et son fonctionnement qui nous maltraite tous.
· Paco T: On sent au fil des pages une évolution : d’abord une jeune femme sûre d’elle-même, qui assène des jugements tranchés souvent à l’emporte-pièce, puis une personne attachante capable de lire la part d’humanité qui se cache derrière des attitudes moralement méprisables. S’agit-il d’un artifice littéraire pour captiver le lecteur, ou d’une évolution réelle de ta personnalité ?
Marion B: Lorsque vous commencez un nouveau travail, dans une structure que vous ne connaissez pas, votre point de vue est forcément tronqué. Au départ, vous ne percevez que la surface des choses. Leur apparence. Tout au long de ces 183 jours, mon point de vue a évidemment changé, et je voulais retranscrire cette évolution. Elle est partie prenante de mon expérience. Ce travail m'a changé, il a modifié mon regard et mon rapport aux personnes que j'ai croisées. Jour après jour, j'ai appris la résignation, l'impuissance, la violence et la peur. J'ai fini par en avoir l'habitude, par ne plus voir ces conditions anormales.
J'ai pris le parti de prendre des notes tout au long de mon contrat et de ne pas dénaturer leur état d'esprit a posteriori. Il n'y a pas d'artifice littéraire dans mon livre, il s'agit avant tout d'un témoignage. Mon écriture ne se défait jamais de la réalité.
Noèle O: .A l’occasion de la sortie de ton livre, y a-t-il eu une
réaction officielle de Pôle emploi ou de la hiérarchie ?
Marion B: À ce jour, il n'y a pas eu de réaction officielle de la part de Pôle Emploi. Cependant, une note concernant les agressions a été diffusée par mail aux agents. Elle ne fait que reprendre des dispositifs pré-existants, mais j'ai vu là une volonté de la direction d'occuper le terrain sur ce thème qui est au centre du vécu de nombreux agents, de leurs revendications, et de mon récit.
· Paco T: Depuis quelques semaines, on assiste à la multiplication d’actions de CDD, comme à Concarneau, qui se battent pour une titularisation dans Pôle emploi. Comment expliques-tu ce phénomène qui semble en contradiction avec ton aspiration personnelle à fuir au plus vite l’Etablissement ?
Marion B: Je crois que cela n'a rien à voir. Ces personnels qui enchaînent les CDD travaillent au sein de Pôle Emploi depuis des années, il est parfaitement légitime qu'ils se battent pour être reconnus comme de véritables conseillers, ce qu'ils sont. C'est d'ailleurs une illustration glaçante du mépris que Pôle Emploi peut avoir pour son propre personnel.
Pour moi, dans les conditions de travail qui ont été les miennes, cela était clairement impossible. Je peux même dire que ce travail était dangereux pour ma santé et que mon médecin a été soulagé de me voir quitter Pôle Emploi. D'ailleurs, sur les cinq CDD avec qui j'ai été en contact, un seul a souhaité poursuivre son contrat. Les autres ont choisis de partir, tout comme moi. Nous n'étions que des pansements provisoires, noyés à l'accueil, dans une agence particulièrement difficile.
· Noèle O: A l’issue de ton expérience, penses-tu qu’on puisse trouver un épanouissement personnel et professionnel au sein de Pôle emploi ?
Marion B: Il faut aujourd'hui beaucoup de courage pour continuer à exercer au sein de Pôle Emploi et je suis chaque jour surprise par la volonté et la ténacité des agents. Dans mon agence, j'ai vu beaucoup de résignation, mais aussi des conseillers qui continuent à exercer et tentent de faire avancer les choses. Je ne peux pas dire s'il est possible de s'épanouir au sein de Pôle Emploi, c'est une réponse qui appartient à chacun. De mon côté, j'ai voulu montrer ce qu'est la réalité du travail, pour moi, aujourd'hui : un contrat précaire de plus, humiliant, où Pôle Emploi me fait comprendre dès les premières heures que je ne suis qu'une Rustine à user et à jeter. Dans ces conditions, il me semble évident qu'aucun épanouissement ne soit possible. De façon plus générale, c'est un thème sur lequel mon texte s'attarde également : comment la précarité détruit à la fois le sens du travail et la capacité de s'y investir, de s'y épanouir.
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